France sans armes nucléaires

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Jean-Marie MULLER

Vivre mieux vers une société libérée des armes nucléaires

Réaction au programme "défense" de EELV

jeudi 29 décembre 2011, par Jean-Marie MULLER

Dans son « Programme d’actions pour les temps qui viennent » intitulé Vivre mieux vers la société écologique, le parti Europe-Écologie-Les-Verts préconise « une politique de défense en accord avec l’écologie politique ».

La première affirmation est de bon augure : « La non-violence comme mode de résolution des crises internationales représente une valeur constitutive de l’écologie politique. » Mais s’il existe un « mode de résolution des crises internationales » qui se trouve en absolue contradiction avec la valeur de la non-violence, c’est bien la dissuasion nucléaire. Or, sur cette question décisive, le programme d’EELV fait preuve d’étonnantes tergiversations qui finissent par se transformer en accommodements.

Au demeurant, déjà l’accord signé avec le Parti Socialiste justifiait la dissuasion nucléaire : « Enfin, parce que l’initiative du Président Obama est une opportunité historique, sans remettre en cause la légitimité d’une dissuasion nationale indépendante tant que perdurent d’autres arsenaux, la France dira sa disponibilité pour une négociation en vue d’un désarmement nucléaire universel, graduel, négocié et contrôlé." Le programme d’EELV ne fait que préciser cette clause. Constatant que « la France n’a plus à cette heure d’ennemis à ses frontières qui me menaceraient son indépendance et son existence », le texte poursuit : « Ce contexte permet la suppression progressive de notre force de dissuasion dans la mesure où l’action de notre diplomatie obtiendrait des progrès tangibles de la part des autres puissances atomiques en faveur du désarmement nucléaire mondial. » C’est pourquoi « Les écologistes proposent de remettre en cause les intangibles de la politique française en s’inscrivant résolument dans le processus de désarmement nucléaire mondial. »

Mais l’intangible fondamental de la politique de défense française, c’est le credo nucléaire qui fait croire aux hommes d’État – aux hommes de l’État - et aux citoyen(ne)s qui sont assujettis à leur propagande que l’arme nucléaire confère à la France une grandeur et une puissance dont elle peut sa prévaloir sur la scène internationale. Dès lors, remettre en cause cet intangible, c’est faire acte d’apostasie à l’égard de ce credo en décidant de renoncer unilatéralement à l’arme nucléaire. Une « société écologique » ne peut être qu’une société libérée des armes nucléaires. Une « politique de défense en accord avec l’écologie politique » ne peut être qu’une politique qui refuse de s’accommoder de l’arme nucléaire. Celle-ci n’est pas un moyen de défense, mais un moyen criminel (résolution de l’ONU du 24 novembre 1961) de destruction et d’anéantissement. Non, vraiment ! L’arme nucléaire ne peut pas être écologique ! Tout compromis compromet gravement l’écologie.

Ne nous y trompons pas : l’enjeu de l’arme nucléaire n’est pas d’abord militaire ; il est essentiellement éthique. Il ne s’agit pas d’abord de savoir par quels moyens nous devons défendre notre société, mais de savoir quelle société nous voulons défendre. Il s’agit de savoir quelles valeurs donnent sens à notre existence et à l’aventure humaine, et pour la défense desquelles il convient que nous prenions des risques. La menace de l’arme nucléaire, qui implique par elle-même le consentement au meurtre de millions d’innocents, est le reniement de toutes les valeurs d’humanité qui fondent notre civilisation. Par la préméditation du meurtre nucléaire, nous avons déjà nié les valeurs que nous prétendons défendre.

Il est donc in-cohérent et ir-responsable de « s’inscrire résolument dans le processus de désarmement nucléaire mondial » en se gardant bien de vouloir ici et maintenant le désarmement nucléaire unilatéral français. En tant que citoyen(ne)s français, nous ne sommes pas directement responsables du désarmement mondial, mais nous le sommes entièrement du désarmement français. Dès lors, il nous appartient de rechercher la paix et la sécurité dans une France sans armes nucléaires. Quand tout est dit, la dissuasion nucléaire française est immorale, irrationnelle, inutile, dangereuse et coûteuse. Désarmement bien ordonné commence par soi-même.

Ainsi, EELV ne préconise que « la suppression progressive de notre force de dissuasion » : « Il faut démanteler une partie de notre force de dissuasion pour montrer notre volonté de soutien au projet de Convention d’élimination proposé par les Nations Unis. (…) La première mesure de réduction concernera la suppression de la Force aéroportée. D’autres mesures sont envisageables par l’annulation de programmes de modernisation (production du missile M51, finalisation de la nouvelle tête nucléaire océanique, nouvel outil d’expérimentation avec les Britanniques, super-AIRIX à Valduc (Cote d’Or). » Mais réduire n’est pas désarmer. Et encore, cette « suppression progressive » est conditionnée par l’obtention par notre diplomatie de « progrès tangibles de la part des autres puissances en faveur du désarmement nucléaire ». On ne saurait être plus précautionneux ! Au demeurant, il est certainement imprudent de croire que notre diplomatie sera en mesure d’obtenir des mesures tangibles de désarmement des trois grandes puissances nucléaires. Les États-Unis, la Russie et la Chine ne sont certainement pas prêts à faire des concessions à l’invitation de la France.

En réalité, les États signataires du Traité de Non Prolifération (TNP) sur les armes nucléaires ont déjà signé une convention d’élimination qui n’a jamais été respectée. Et cela, déjà, prouve la fragilité, sinon l’inanité des principes de multilatéralité et de mondialité… Selon tous les observateurs compétents, un accord entre les décideurs politiques des États nucléaires en faveur d’un désarmement mondial n’aura certainement pas lieu dans un avenir prévisible. Et cela alors même que le danger d’une catastrophe nucléaire ne cessera de croître du fait de la double prolifération verticale et horizontale. Dans ces conditions, n’est-il de mauvaise méthode de continuer obstinément à demander aux États ce qu’ils refusent obstinément ?

Mais en attendant une très hypothétique convention d’élimination mondiale des armes nucléaires, les écologistes d’EELV s’accommodent à tout le moins du maintien des quatre sous-marins de la composante océanique de la dissuasion française qui constitue l’essentiel de notre force nucléaire. Les rédacteurs de ce programme croient certainement qu’en maintenant la dissuasion nucléaire, ils font preuve de réalisme. En réalité, ils ont fait preuve de faiblesse et d’indécision. Ils pensent probablement qu’ils déjouent ainsi les accusations d’irréalisme que ne manqueraient pas de leur valoir leur refus de la dissuasion. Pourtant, ils devraient avoir la lucidité de faire fi de ces accusations malveillantes et dérisoires. À l’évidence, le réalisme est d’affirmer que la dissuasion nucléaire ne protège la France d’aucune des menaces qui pèsent sur elle. Le réalisme est de comprendre que la force nucléaire est inutile parce qu’inutilisable. L’idéalisme est de croire qu’elle est utile. Pour les citoyen(ne)s français(es), le plus sûr moyen d’œuvrer pour l’élimination mondiale des armes nucléaires est de décider leur élimination française. Pour autant, le désarmement unilatéral de la France constitue un objectif en soi et doit être recherché pour lui-même. Quand bien même il n’enclencherait pas un processus de désarmement mondial, il est justifié par lui-même à la fois pour des raisons éthiques et politiques. Et ces raisons sont impératives. Alors que d’aucuns sont portés à laisser croire que le renoncement à l’arme nucléaire porterait atteinte à la « grandeur de la France », c’est probablement tout le contraire qui se produirait. Comment ne pas penser en effet qu’il en résulterait un surcroît de prestige pour notre pays ? « Le prestige, déclarait M. Ban Ki-Moon, le Secrétaire général des Nations Unies, lors de l’allocution qu’il prononça à Hiroshima le 6 août 2010, appartient non pas à ceux qui possèdent des armes nucléaires, mais à ceux qui y renoncent. » Il me semble que ceux qui font profession d’écologie devraient comprendre cela mieux que d’autres. Sans nul doute la capacité de notre pays de faire entendre sa voix dans les grands débats de la politique internationale ne serait non pas affaiblie mais fortifiée. On peut gager que partout dans le monde des femmes et des hommes salueraient la décision de la France comme un acte de courage qui leur redonne un peu d’espérance. Je voudrais terminer en laissant la parole à l’ami Théodore Monod. : « Le désarmement, tout le monde en parle, personne n’en veut, c’est évident. On s’en gargarise dans les discours officiels... Mais ce n’est pas sérieux, personne n’en veut en réalité, personne n’y songe sérieusement. Si on y songeait sérieusement, quel est le pays qui aurait le courage de déclarer la paix au monde ? Un pays qui dirait : "Moi, je désarme", désarmement unilatéral ! Ça serait, à travers le monde, une telle flambée de stupéfaction que là, peut-être, les choses changeraient. La France est LE pays le plus qualifié pour un geste pareil, un geste qui aurait un retentissement prodigieux – j’allais dire cosmique. Là, les choses changeraient. »

Jean Marie MULLER

Philosophe et écrivain, auteur de Les Français peuvent-ils vouloir renoncer à l’arme nucléaire ?, Éditions du MAN, www.nonviolence.fr

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